dimanche 9 janvier 2011

La guerre des âges n'aura pas lieu !

Chronique de la modernité tardive, parue dans la Tribune, le 24/12/2010



Comme chaque année, les fêtes de noël vont sceller les retrouvailles familiales, pour le meilleur comme pour le pire. Il y aura les réveillons, les cadeaux, la joie d’être ensemble, mais aussi le retour des jalousies, le bruit sourd des non-dits … et les discussions politiques à la fin d’un repas qui avait pourtant si bien commencé ! Bref un petit condensé, très révélateur de la vie familiale d’aujourd’hui. C’est donc l’occasion rêvée de revenir sur un thème qui a pris de l’ampleur dans l’espace public ces dernières semaines, notamment lors du débat sur les retraites, à savoir l’idée d’une guerre des âges ou des générations actuelle ou à venir. Après la lutte des classes, des races ou des sexes, voici que serait venu le temps d’un nouveau conflit, dont certains nous annoncent, depuis quelques temps déjà, qu’il sera d’une violence inouïe.
            Trois phénomènes massifs plaident aujourd’hui pour un tel scénario. Il y a d’abord la structure du travail en France, où ceux qui ont les places — disons les adultes salariés — s’attachent aussi bien à empêcher les jeunes d’entrer qu’à pousser les vieux dehors. Il y a ensuite le fonctionnement de l’Etat-providence, qui voit une génération bénie — celle de Mai 68 — bénéficiaire des allocations familiales du temps de sa jeunesse et de généreuses retraites du temps de sa vieillesse, se heurter à une génération maudite, née dans la crise et sans garantie pour son avenir (voir ici les travaux de Louis Chauvel). Il y a enfin le vieillissement général de la population — et de l’électorat — qui favorisera à n’en pas douter les arbitrages politiques à destination des personnes âgées et au détriment de la jeunesse. Tout cela réuni nous promet des lendemains qui déchantent et des conflits violents, lorsque la prise de conscience des injustices intergénérationnelles viendra et, avec elle, l’heure de solder les comptes.
            Tout cela, sans conteste, est juste ; mais est-ce complet ? Peut-on en tirer notamment l’annonce d’une guerre inévitable ? Voilà un pronostic qui me paraît non seulement contestable d’un point de vue sociologique, mais dont les conséquences sont périlleuses d’un point de vue politique.
            Il faut d’abord noter que la lutte des âges, qui peut régner dans le monde marchand et professionnel, s’arrête dès qu’on atteint les frontières du privé. Là-bas, c’est la compétition ; ici règnent la solidarité et l’entraide. Le grand souci des parents, c’est l’éducation et l’installation de leurs enfants ; le grand souci des enfants, c’est la vieillesse de leurs parents. Un « double circuit de transmission »  (Claudine Attias-Donfut) s’est ainsi mis en place qui anime des relations mutuelles complexes et approfondies. La famille, même éclatée, individualisée, élargie — bref modernisée —, n’a pas perdu sa puissance de lien ; au contraire, jamais celui-ci n’a été aussi solide sur les trois repères objectifs dont on dispose : l’aide quotidienne, l’aide du réseau, l’aide financière. Sans doute tout n’est-il pas idyllique dans cette sphère, mais il règne un « nouvel esprit de famille », choisi et non imposé, que ne voient pas les prophètes de la lutte des âges.
            Ou plutôt, certains d’entre eux le voient et souhaiteraient le briser par un prélèvement fiscal dissuasif. Pourquoi ? Parce que cet esprit serait socialement injuste, contraire à la seule véritable solidarité envisageable : celle de l’Etat redistributeur. Il est vrai qu’il existe une profonde fracture familiale, qui sépare ceux qui bénéficient de l’aide des proches et ceux qui en sont démunis. Lorsqu’il s’agit de « garder les enfants », de permettre une fin de mois difficile, de trouver le premier stage, de favoriser la première installation professionnelle et familiale, elle est souvent décisive, voire vitale ! Et la précarité vient souvent de cette absence.
            Mais justement : pourquoi faudrait-il briser cette solidarité familiale par l’impôt ? Sans doute fait-elle de nous des « héritiers » (Thomas Piketty), mais n’est-ce pas dans ce lien familial métamorphosé que se trouvent les bornes les plus efficaces à l’hypercapitalisme et à la marchandisation généralisée ? A l’âge hypermoderne, la transmission (dont l’héritage fait partie), ce n’est plus le privilège d’Ancien régime, c’est le sens de la vie, la planche de salut ; et ce lien donne une perspective aux trajectoires existentielles au-delà de la compétition et du marché, au-delà même de la justice sociale. L’orientation politique à construire devrait davantage viser à pallier l’absence de solidarité quand elle fait défaut et à renforcer celles qui s’exercent déjà pour les rendre plus efficaces : « aider les sans-aide », d’abord ; et « aider les aidants », ensuite. C’est donc vers un schéma multisolidaire (A. Masson) qu’il faudrait s’orienter, où la solidarité publique accompagnerait la solidarité privée sans s’y substituer. Tabler sur le lien intergénérationnel, dans ce contexte de la nouvelle famille, ce n’est pas faire preuve de conservatisme, mais d’un progressisme prudent, attentif aux évolutions sociales, et sans doute plus efficace, même en termes d’équité.

           
Références : Claudine Attias-Donfut, Les solidarités entre générations, Nathan, 1995 ; Louis Chauvel, Le destin des générations, PUF, 1998 ; André Masson, Des liens et des transferts entre générations, EHESS, 2009 ; Thomas Piketty (et alii),  « Inherited vs Self-Made Wealth : Theory & Evidence forme a Rentier Society », avril 2010, http://piketty.pse.ens.fr/fichiers/public/PikettyPostelVinayRosenthal%202010.pdf

jeudi 6 janvier 2011

Michel Houellebecq, fondateur du dépressionnisme


Extrait de sa Notice Wikipédia, parue le 25 août 2084


            A la charnière du XXe et du XXIe siècle apparaît un nouveau courant littéraire, dont Michel Houellebecq (v. 1956 - 2054) est habituellement considéré comme le fondateur : le dépressionnisme. Alors que le monde littéraire français subissait une longue série de romans narcissico-égotistes aujourd’hui tombés dans l’oubli, Michel Houellebecq sut renouer avec la tradition de la littérature sociale du XIXe en s’attachant à scruter les caractères de son époque. Son projet était de dresser le portrait fidèle de la banalité démocratique du monde hypermoderne. Rompant avec les provocations qui animaient ses premiers ouvrages, son cinquième roman, La Carte et le territoire (2010) représente sans doute un sommet en ce qu’il banalise la banalité. L’individu de la modernité tardive y est présenté dans toute l’ampleur de sa désolation : abruti par la société de consommation, dépourvu de toute figure du sacré, désorienté par une vaine urgence quotidienne, incapable d’entretenir le moindre lien, sa vie se réduit à la condition du têtard : un être qui n’a rien entre la tête et la queue. La lucidité froide et la jouissance brute bornent ainsi son état sans laisser plus de place ni au courage, ni à l’amour, ni au grandiose. L’originalité de Houellebecq fut de faire une description neutre et quasi chirurgicale de cette situation. Au lieu de paraître s’en désespérer, il la peignait comme l’horizon indépassable de son temps : la nouvelle condition humaine, proclamait-il, sera dépressive ou ne sera pas. Loin des promesses prométhéennes du trans- ou du post-humanisme — vie plus longue, jeunesse éternelle, bonheur absolu — Houellebecq annonçait un ennui infini, un dégoût généralisé, une solitude complète. La littérature devait désormais se nicher dans l’écriture des notices d’appareils informatiques, l’art se mettre au service de la consommation, la transmission parents/enfants s’exténuer dans une incompréhension définitive, l’amour s’épuiser dans un vain et médiocre face à face. Il dressait ainsi un tableau plausible de l’Occident d’alors englué dans les crises économiques à répétition, taraudé par la mauvaise conscience, rempli d’effroi par l’émergence d’autres mondes, aveugle sur le fait que ceux-ci voulaient plus que tout lui ressembler … pour le meilleur comme pour le pire. En ce sens, l’œuvre de Houellebecq est comme le témoin sombre de son temps. Ce qui fit dire à certains de ses successeurs, qui se réunirent dans le cercle dépressionniste : « Nous adorons le détester ». C’était là une marque à la fois de fidélité et d’infidélité au fondateur.
            Mais les plus perspicaces perçurent dans son œuvre les traces d’un espoir de salut.  Son écriture même témoignait du fait que l’art conservait sa vertu curative ; le mépris pour les connards continuait d’animer ses doux yeux désabusés ; sa détestation de la bonne conscience montrait que la mauvaise n’avait pas chez lui tout à fait vaincu. Autant de signes indiquant qu’il était très loin en vérité de se satisfaire de la médiocrité démocratique. Et, c’est dans l’espace laissé ouvert par ces « plis » au sein d’une platitude pourtant revendiquée, que naquit le mouvement « post-dépressionniste » qui connut le succès que l’on sait.
PHT

mercredi 5 janvier 2011

La nouvelle idéologie de la peur

Chronique de la Modernité tardive, parue dans la Tribune, le 22/11/10



            Des lycéens qui disent — en rigolant — combien ils ont peur pour leurs retraites ; des militants écologistes qui, pleins de courage, bravent les forces de police, pour exprimer leurs peurs des déchets nucléaires. Tels sont les derniers exemples — étranges — du triomphe paradoxal de l’idéologie de la peur dans nos sociétés. Pourquoi paradoxal ? Pour au moins deux raisons. Il est d’abord frappant de constater combien se sont multipliées les peurs dans un monde devenu pourtant sûr comme jamais dans l’histoire. Ce ne sont plus, comme jadis, les guerres, les famines, la mort brutale et précoce, le diable ou l’enfer qui effraient, mais le mal manger, le mal respirer, le mal boire, le fumer (ça tue !). Ce sont les OGM, les nanotechnologies, les sautes de la météo, etc. Aux grandes causes d’effroi d’autrefois se sont substituées d’innombrables petites phobies envahissantes et d’autant plus terrorisantes que leur œuvre est discrète. Jamais, chez nous, la guerre n’a été aussi éloignée, jamais la famine plus improbable, jamais on n’a été aussi sûr de parcourir tous les âges de la vie, jamais la maîtrise de la santé n’a été plus efficace… et, au lieu de nous en réjouir, c’est la trouille qui nous taraude pour le présent comme pour l’avenir ! Et, en plus, — second paradoxe —  nous n’en avons même pas honte. Autrefois considérée comme une passion infantile (ou féminine), la peur était un vice dont l’homme adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble point commet de nos jours le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ?
            On peut avancer trois types d’interprétation.
            1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette montée des peurs déculpabilisées sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.
            2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.
            3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique,  la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref, et c’est le troisième paradoxe : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.
            Déclin de l’Occident, passion du bien-être ou quête de sens ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le phénomène. Chacun pourra proportionner la dose de ces trois interprétations à sa guise, mais elles montrent que l’anxiété est profonde. Cela dit, il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Car ces craintes, pour être multiples, n’en restent pas moins limitées. Certes elles bloquent, ralentissent, énervent, mais, mis à part quelques prophéties d’illuminés, elles font aussi l’objet d’un examen critique assidu. Toutes sont médiatisées par un débat, qui est parfois rude (réchauffement climatique, OGM ou nanotechnologies), mais qui n’a rien à voir avec les paniques meurtrières que l’Europe a connues à l’aube des temps modernes et que le reste du monde n’a pas fini d’expérimenter. Ce qui amène d’ailleurs à penser que le déclin de l’Occident est en fait tout relatif !