mercredi 14 décembre 2011

Qui doit gouverner ?: Qui doit gouverner l'Europe ?

Qui doit gouverner ?: Qui doit gouverner l'Europe ?: Voir l'interview sur Débat&co Le site d'information et de débat de l'Institut de l'Entreprise http://www.debateco.fr/interviews/111207-tav...

La guerre des générations n'aura pas lieu (mais tout le monde y croit !)

Une petite (et vaine) tentative de sortir le schéma faux et bête de la guerre des générations … la lutte contre cette lutte sera longue !
A voir sur Canal + (La nouvelle édition du mardi 13 décembre 2011)

http://www.canalplus.fr/c-infos-documentaires/pid3847-c-la-nouvelle-edition.html

mercredi 23 novembre 2011

Le temps a-t-il aujourd'hui plus de valeur que l'argent ? | Atlantico

Le temps a-t-il aujourd'hui plus de valeur que l'argent ? | Atlantico

On causera de Qui doit gouverner ? à Cannes les 2, 3 et 4 décembre


LES RENCONTRES DE CANNES — les 2, 3, & 4 décembre 2011
Espace Miramar (Cannes)

2012 Pour faire quoi ? Comment ?

Avec David ABIKER - Leili ANVAR - Philippe ASKENAZY - Karol BEFFA - Olivier BISCAYE - Alain CABRAS - Roland CAYROL - Jean-Marc DANIEL - Eric DE MONTGOLFIER - Emery DOLIGÉ - Frédéric FERNEY - Philippe FREMEAUX - Yvan GASTAUT - Franz-Olivier GIESBERT - Jean-François KAHN - Benjamin LANCAR - Gérard LECLERC - François LENGLET - Elisabeth LÉVY - Jean-François MATTÉI - Nordine NABILI - Bernard PERRET - Pierre-Henri TAVOILLOT - Benoit THIEULIN.








Programme sur 

www.rencontresdecannes.fr et l'application I'Phone I'Pad App Store RDC
Débats à suivre en direct sur  www.france3cotedazur.fr

jeudi 17 novembre 2011

Séance de dédicace le 26 novembre 2011


J'ai le plaisir de vous convier à une séance de dédicace pour fêter la parution de mes deux derniers ouvrages : 
Le Samedi 26 novembre 2011
à partir de 17h 
Librairie Marelle
1, rue Perrée 75003 Paris (M° Temple ou République)



Attention : ce samedi 26 novembre est jour de brocante dans le quartier - venir en voiture est fortement déconseillé !

mardi 1 novembre 2011

Qui doit gouverner ?

Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l'autorité, Grasset, 2011
sera en librairie et sur amazon le 3 novembre.

Et pour continuer le débat, rendez-vous sur :

http://quidoitgouverner.blogspot.com/

Les idéologies après la fin des idéologies

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/cahiers-francais/2011/364/rub272/ideologies-apres-fin-ideologies.shtml

Paru dans les Cahiers Français, n° 364 (septembre/octobre 2011)

Les idéologies après la fin des idéologies

Après avoir décliné les trois registres de signification auquel renvoie le mot « idéologie », en insistant sur l’acception qui en fait un succédané terrestre des promesses eschatologiques, Pierre-Henri Tavoillot rappelle combien – et à partir de quels ressorts – le XXe siècle s’est montré « consommateur » de ces formes de pensée. Si dès les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale plusieurs auteurs ont pointé la mort des idéologies entendues comme des systèmes totalisants, l’après 1989 a vu naître un discours selon lequel le triomphe de la démocratie libérale de marché marquerait la fin de l’histoire. Ce scénario, et il en va de même pour celui annonçant un soi-disant retour du religieux, pâtit d’une analyse erronée. L’écologie ou encore l’« indignationnisme » peuvent-ils alors en revanche s’affirmer pleinement comme de nouvelles idéologies ? Il semblerait que non, et dans cet échec à ressusciter l’ampleur des mobilisations d’antan on peut voir un progrès des facultés critiques des démocraties.

jeudi 6 octobre 2011

Les femmes sont des adultes comme les autres !

Et voilà ! Ce petit livre qui mêle la confusion des sexes au brouillage des âges vient de paraître cette semaine aux Editions de l'Aube … Qu'on se le dise !
PHT

vendredi 30 septembre 2011

Déclin de l’Occident ?


[paru dans la Tribune, mars 2011]

            Voilà dix ans que l’histoire du monde ne cesse de s’accélérer. Depuis le 11 septembre 2001 exactement, quand, après avoir cru un bref instant à la fin de l’histoire, on perçut soudain l’augmentation de la fréquence des événements planétaires. Depuis tous ou presque, semblent attester le scénario d’un déclin de l’Occident. Le 11 septembre apparut ainsi comme la contestation radicale du modèle démocratique ouvrant la perspective d’un choc des civilisations. Le 15 septembre 2008, début révélé de la crise financière, fut interprété comme le commencement la débâcle du capitalisme et l’affaiblissement de l’hyperpuissance américaine, mise en échec sur tous les fronts. Depuis le 11 mars 2011, enfin, nous assistons à la pire catastrophe qu’ait connu un pays développé, obligé de reconnaître aussi bien face à une nature déchaînée que face à ses propres créations technologiques : no, we cannot ! La modernité occidentale serait ainsi ébranlée dans ses trois contributions majeures, historico-mondiales : la démocratie, le capitalisme et la techno-science. L’hubris (la démesure) d’une maîtrise par l’homme de son destin semble trouver dans ces trois coups du sort sa punition et son terme. Requiem in pace : l’Occident est fini !
            Voilà ce que nous allons entendre dans les prochains jours. C’est beau, c’est crépusculaire, c’est tragique ! Mais est-ce exact ? C’est ce dont on peut douter, et en tout cas discuter pour au moins trois raisons.
            1) D’abord, dans la série actuelle, il y a au moins une bonne nouvelle : les révolutions arabes. Certes, on ne sait pas encore ce que cela va donner, et il se pourrait bien que, pour certaines, elles soient ou étouffées dans l’œuf ou peu libérales dans leurs motifs. Mais il n’empêche que, pour la première fois depuis dix ans, l’islamisme radical paraît ringard et dépassé. A l’inverse, l’attrait pour le libéralisme politique et pour les valeurs démocratiques n’a jamais semblé aussi puissant. Et ici, ce n’est pas le Nord (ou l’Occident) qui convertit (croisade), impose (colonialisme) ou exporte (impérialisme) son modèle, mais c’est le Sud (ou l’Orient) qui se dirige de lui-même vers le lieu de « rendez-vous des civilisations » (Youssef Courbage et Emmanuel Todd, seuil, 2007) en inventant son propre chemin.
            2) Ensuite, l’exigence qui se manifeste à travers ces trois séries d’événements ne tend certainement pas vers un fatalisme satisfait ou une volonté de « lâcher prise », mais au contraire vers un surcroît de maîtrise. Les crises actuelles, qu’elles soient politiques, économiques ou environnementales, ne suggèrent pas qu’il faille arrêter la démocratie, le capitalisme ou la science, mais elles invitent au contraire à être davantage démocrate, plus efficacement et sagement capitaliste et, encore plus scientifique, pour tenter de mesurer les risques et les périls de nos propres actions. Il faudra, plus que jamais, dans les débats à venir se méfier des séductions de la Révolution ou des oripeaux de la pensée réactionnaire (cumulables d’ailleurs dans l’espoir impuissant et douteux d’une révolution conservatrice), pour se consacrer à la seule tâche qui mérite d’être accomplie et qui est assez difficile comme cela : la réforme.
            3) De ce point de vue, l’urgence est la gouvernance mondiale : ou comment piloter de manière plurielle une modernité et une planète qui tend à être de plus en plus commune ? C’est le grand défi de la mondialisation, celui d’une justice globale, d’une prospérité partagée et durable, d’une démocratie planétaire. Dans ce formidable challenge, l’Occident doit se garder autant du doute que de l’arrogance, qui sont ses deux tentations perpétuelles. Mais on oublie trop souvent qu’il n’est aucune idée plus consubstantielle à l’Occident que celle du déclin de l’Occident. Qu’elle fleurisse encore et toujours est donc plutôt un signe de bonne santé !

mardi 8 février 2011

Les pièges de l'évaluation

Chronique parue dans La Tribune le 1er/02/2011


Désormais, qu’on se le dise, tout s’évalue ! Des salariés aux élèves de CM2, des chercheurs aux ministres, des Etats aux hôpitaux, des psychothérapies aux performances sexuelles … La culture de l’évaluation semble n’avoir aucune limite et les agences de notation fleurissent dans tous les domaines de l’existence : le privé comme le public, l’économique comme le médical, le psychique comme le politique. Y a-t-il péril en la demeure ? Le débat en tout cas ne cesse de monter sous nos yeux en opposant, comme il se doit, les pour et les contre.
Du côté des « pour », il y a deux arguments principaux que l’on retrouve aussi bien dans les marronniers de nos magazines préférés (les meilleurs lycées, hôpitaux, …) que chez les scrutateurs des compétences au sein de l’entreprise. L’évaluation permet, d’une part, de contrôler le rapport performance/coût d’un service ou d’un salarié qu’il soit privé ou public ; et, d’autre part, d’établir une échelle d’équité, permettant de « donner à chacun ce qui lui revient » — selon l’antique définition de la justice — , c’est-à-dire à la fois sa place (son poste) et sa part (sa rémunération). C’est donc à la fois au nom de la performance et de la justice que l’on défend l’évaluation.
Du côté des adversaires, qui sont montés en puissance (Cf. la revue Cités, 37, 2009), on trouve deux arguments. On lui reproche d’abord son scientisme technocratique, qui lui fait oublier le qualitatif et l’humain dans une idolâtrie, voire un fétichisme des chiffres, des notes et des taux. Mais, plus grave, l’idéologie de l’évaluation serait une imposture qui, sous couvert d’objectivité et de rigueur, masquerait un rapport de force visant l’uniformisation des profils et le contrôle accru des individus. L’évaluation est un pouvoir qui se travestit en savoir neutre : il faudrait donc évaluer les évaluateurs, … et ce, à l’infini !
Présenté ainsi, le débat n’a aucune raison de s’arrêter. Il oppose deux positions bien campées et irréconciliables. Pour les uns, l’évaluation est nécessaire ; pour les autres, elle est impossible et donc dangereuse.
Et si l’on partait de cette contradiction au lieu d’y aboutir de manière aussi vaine que prévisible ? Tout le problème en effet est que l’évaluation est à la fois nécessaire et impossible. Pourquoi ? D’abord, parce que notre époque, c’est un poncif que de le dire, est en déficit de repères et de critères. Nous sommes depuis longtemps sortis d’un monde où chaque être avait une place définie par avance, par son âge, par son appartenance familiale, sociale, religieuse, cosmique. Ensuite, comme Tocqueville l’avait vu, la logique démocratique contribue non seulement à égaliser les conditions et les rangs sociaux, mais à tout mettre sur le même plan. En suspectant la hiérarchie comme telle, l’esprit démocratique tend à déconsidérer toute échelle de valeur, jusqu’à, — et c’est un paradoxe —, celle des « mérites ». Et l’on peut voir aujourd’hui les réticences à instaurer dans la fonction publique un « avancement au mérite », voire des primes de performance pour les recteurs ou les chefs d’établissement. Quel étalon, quel critère ou quel point de vue seraient en effet légitimes pour décréter la valeur d’un égal ? Sur ces questions nous devenons vite sceptiques et relativistes.
La « culture » de l’évaluation représente la tentative — peut-être désespérée — d’établir des hiérarchies qui soient compatibles avec l’esprit démocratique : des hiérarchies fondées, non sur la « qualité » comme on disait jadis (c’est-à-dire la naissance), mais sur les qualités, les mérites et les efforts des individus. C’est parce que plus rien ne va ni ne vaut de soi que l’expertise s’est frénétiquement développée. Elle l’a fait dans deux directions.
La première tente de rétablir une sorte d’évidence de valeur par la quantification. Il s’agirait, grâce à l’objectivité scientifique, de restaurer les certitudes hiérarchiques d’antan. Notre époque qui ne croit plus à rien, croit pourtant encore très fort en la science !
La seconde direction privilégie l’auto-évaluation ; la seule qui soit conforme à l’idéal démocratique et à l’idée selon laquelle personne ne peut dire à ma place où se trouve ma place.
Mais ces deux options comportent d’évidentes difficultés : la quantification est forcément réductrice et elle peut être déresponsabilisante lorsqu’elle croit abolir tout rapport de force dans l’objectivité des chiffres. L’auto-évaluation risque de n’être guère utile à force d’être personnalisée. L’une est trop objective ; l’autre trop subjective.
            Comment sortir de cette impasse ? Osons une piste ! Et si l’évaluation limitait son fétichisme des chiffres en renouant avec les nuances de la rédaction. Une appréciation rédigée, singularisée, pesée, argumentée peut être discutée ; pas une note. Et puis elle exige du temps, donc un peu de ce recul si rare de nos jours. Enfin, autre bénéfice collatéral : elle remettrait les Humanités au cœur des ressources humaines. Mais je prêche là pour ma paroisse ! 

dimanche 9 janvier 2011

La guerre des âges n'aura pas lieu !

Chronique de la modernité tardive, parue dans la Tribune, le 24/12/2010



Comme chaque année, les fêtes de noël vont sceller les retrouvailles familiales, pour le meilleur comme pour le pire. Il y aura les réveillons, les cadeaux, la joie d’être ensemble, mais aussi le retour des jalousies, le bruit sourd des non-dits … et les discussions politiques à la fin d’un repas qui avait pourtant si bien commencé ! Bref un petit condensé, très révélateur de la vie familiale d’aujourd’hui. C’est donc l’occasion rêvée de revenir sur un thème qui a pris de l’ampleur dans l’espace public ces dernières semaines, notamment lors du débat sur les retraites, à savoir l’idée d’une guerre des âges ou des générations actuelle ou à venir. Après la lutte des classes, des races ou des sexes, voici que serait venu le temps d’un nouveau conflit, dont certains nous annoncent, depuis quelques temps déjà, qu’il sera d’une violence inouïe.
            Trois phénomènes massifs plaident aujourd’hui pour un tel scénario. Il y a d’abord la structure du travail en France, où ceux qui ont les places — disons les adultes salariés — s’attachent aussi bien à empêcher les jeunes d’entrer qu’à pousser les vieux dehors. Il y a ensuite le fonctionnement de l’Etat-providence, qui voit une génération bénie — celle de Mai 68 — bénéficiaire des allocations familiales du temps de sa jeunesse et de généreuses retraites du temps de sa vieillesse, se heurter à une génération maudite, née dans la crise et sans garantie pour son avenir (voir ici les travaux de Louis Chauvel). Il y a enfin le vieillissement général de la population — et de l’électorat — qui favorisera à n’en pas douter les arbitrages politiques à destination des personnes âgées et au détriment de la jeunesse. Tout cela réuni nous promet des lendemains qui déchantent et des conflits violents, lorsque la prise de conscience des injustices intergénérationnelles viendra et, avec elle, l’heure de solder les comptes.
            Tout cela, sans conteste, est juste ; mais est-ce complet ? Peut-on en tirer notamment l’annonce d’une guerre inévitable ? Voilà un pronostic qui me paraît non seulement contestable d’un point de vue sociologique, mais dont les conséquences sont périlleuses d’un point de vue politique.
            Il faut d’abord noter que la lutte des âges, qui peut régner dans le monde marchand et professionnel, s’arrête dès qu’on atteint les frontières du privé. Là-bas, c’est la compétition ; ici règnent la solidarité et l’entraide. Le grand souci des parents, c’est l’éducation et l’installation de leurs enfants ; le grand souci des enfants, c’est la vieillesse de leurs parents. Un « double circuit de transmission »  (Claudine Attias-Donfut) s’est ainsi mis en place qui anime des relations mutuelles complexes et approfondies. La famille, même éclatée, individualisée, élargie — bref modernisée —, n’a pas perdu sa puissance de lien ; au contraire, jamais celui-ci n’a été aussi solide sur les trois repères objectifs dont on dispose : l’aide quotidienne, l’aide du réseau, l’aide financière. Sans doute tout n’est-il pas idyllique dans cette sphère, mais il règne un « nouvel esprit de famille », choisi et non imposé, que ne voient pas les prophètes de la lutte des âges.
            Ou plutôt, certains d’entre eux le voient et souhaiteraient le briser par un prélèvement fiscal dissuasif. Pourquoi ? Parce que cet esprit serait socialement injuste, contraire à la seule véritable solidarité envisageable : celle de l’Etat redistributeur. Il est vrai qu’il existe une profonde fracture familiale, qui sépare ceux qui bénéficient de l’aide des proches et ceux qui en sont démunis. Lorsqu’il s’agit de « garder les enfants », de permettre une fin de mois difficile, de trouver le premier stage, de favoriser la première installation professionnelle et familiale, elle est souvent décisive, voire vitale ! Et la précarité vient souvent de cette absence.
            Mais justement : pourquoi faudrait-il briser cette solidarité familiale par l’impôt ? Sans doute fait-elle de nous des « héritiers » (Thomas Piketty), mais n’est-ce pas dans ce lien familial métamorphosé que se trouvent les bornes les plus efficaces à l’hypercapitalisme et à la marchandisation généralisée ? A l’âge hypermoderne, la transmission (dont l’héritage fait partie), ce n’est plus le privilège d’Ancien régime, c’est le sens de la vie, la planche de salut ; et ce lien donne une perspective aux trajectoires existentielles au-delà de la compétition et du marché, au-delà même de la justice sociale. L’orientation politique à construire devrait davantage viser à pallier l’absence de solidarité quand elle fait défaut et à renforcer celles qui s’exercent déjà pour les rendre plus efficaces : « aider les sans-aide », d’abord ; et « aider les aidants », ensuite. C’est donc vers un schéma multisolidaire (A. Masson) qu’il faudrait s’orienter, où la solidarité publique accompagnerait la solidarité privée sans s’y substituer. Tabler sur le lien intergénérationnel, dans ce contexte de la nouvelle famille, ce n’est pas faire preuve de conservatisme, mais d’un progressisme prudent, attentif aux évolutions sociales, et sans doute plus efficace, même en termes d’équité.

           
Références : Claudine Attias-Donfut, Les solidarités entre générations, Nathan, 1995 ; Louis Chauvel, Le destin des générations, PUF, 1998 ; André Masson, Des liens et des transferts entre générations, EHESS, 2009 ; Thomas Piketty (et alii),  « Inherited vs Self-Made Wealth : Theory & Evidence forme a Rentier Society », avril 2010, http://piketty.pse.ens.fr/fichiers/public/PikettyPostelVinayRosenthal%202010.pdf

jeudi 6 janvier 2011

Michel Houellebecq, fondateur du dépressionnisme


Extrait de sa Notice Wikipédia, parue le 25 août 2084


            A la charnière du XXe et du XXIe siècle apparaît un nouveau courant littéraire, dont Michel Houellebecq (v. 1956 - 2054) est habituellement considéré comme le fondateur : le dépressionnisme. Alors que le monde littéraire français subissait une longue série de romans narcissico-égotistes aujourd’hui tombés dans l’oubli, Michel Houellebecq sut renouer avec la tradition de la littérature sociale du XIXe en s’attachant à scruter les caractères de son époque. Son projet était de dresser le portrait fidèle de la banalité démocratique du monde hypermoderne. Rompant avec les provocations qui animaient ses premiers ouvrages, son cinquième roman, La Carte et le territoire (2010) représente sans doute un sommet en ce qu’il banalise la banalité. L’individu de la modernité tardive y est présenté dans toute l’ampleur de sa désolation : abruti par la société de consommation, dépourvu de toute figure du sacré, désorienté par une vaine urgence quotidienne, incapable d’entretenir le moindre lien, sa vie se réduit à la condition du têtard : un être qui n’a rien entre la tête et la queue. La lucidité froide et la jouissance brute bornent ainsi son état sans laisser plus de place ni au courage, ni à l’amour, ni au grandiose. L’originalité de Houellebecq fut de faire une description neutre et quasi chirurgicale de cette situation. Au lieu de paraître s’en désespérer, il la peignait comme l’horizon indépassable de son temps : la nouvelle condition humaine, proclamait-il, sera dépressive ou ne sera pas. Loin des promesses prométhéennes du trans- ou du post-humanisme — vie plus longue, jeunesse éternelle, bonheur absolu — Houellebecq annonçait un ennui infini, un dégoût généralisé, une solitude complète. La littérature devait désormais se nicher dans l’écriture des notices d’appareils informatiques, l’art se mettre au service de la consommation, la transmission parents/enfants s’exténuer dans une incompréhension définitive, l’amour s’épuiser dans un vain et médiocre face à face. Il dressait ainsi un tableau plausible de l’Occident d’alors englué dans les crises économiques à répétition, taraudé par la mauvaise conscience, rempli d’effroi par l’émergence d’autres mondes, aveugle sur le fait que ceux-ci voulaient plus que tout lui ressembler … pour le meilleur comme pour le pire. En ce sens, l’œuvre de Houellebecq est comme le témoin sombre de son temps. Ce qui fit dire à certains de ses successeurs, qui se réunirent dans le cercle dépressionniste : « Nous adorons le détester ». C’était là une marque à la fois de fidélité et d’infidélité au fondateur.
            Mais les plus perspicaces perçurent dans son œuvre les traces d’un espoir de salut.  Son écriture même témoignait du fait que l’art conservait sa vertu curative ; le mépris pour les connards continuait d’animer ses doux yeux désabusés ; sa détestation de la bonne conscience montrait que la mauvaise n’avait pas chez lui tout à fait vaincu. Autant de signes indiquant qu’il était très loin en vérité de se satisfaire de la médiocrité démocratique. Et, c’est dans l’espace laissé ouvert par ces « plis » au sein d’une platitude pourtant revendiquée, que naquit le mouvement « post-dépressionniste » qui connut le succès que l’on sait.
PHT

mercredi 5 janvier 2011

La nouvelle idéologie de la peur

Chronique de la Modernité tardive, parue dans la Tribune, le 22/11/10



            Des lycéens qui disent — en rigolant — combien ils ont peur pour leurs retraites ; des militants écologistes qui, pleins de courage, bravent les forces de police, pour exprimer leurs peurs des déchets nucléaires. Tels sont les derniers exemples — étranges — du triomphe paradoxal de l’idéologie de la peur dans nos sociétés. Pourquoi paradoxal ? Pour au moins deux raisons. Il est d’abord frappant de constater combien se sont multipliées les peurs dans un monde devenu pourtant sûr comme jamais dans l’histoire. Ce ne sont plus, comme jadis, les guerres, les famines, la mort brutale et précoce, le diable ou l’enfer qui effraient, mais le mal manger, le mal respirer, le mal boire, le fumer (ça tue !). Ce sont les OGM, les nanotechnologies, les sautes de la météo, etc. Aux grandes causes d’effroi d’autrefois se sont substituées d’innombrables petites phobies envahissantes et d’autant plus terrorisantes que leur œuvre est discrète. Jamais, chez nous, la guerre n’a été aussi éloignée, jamais la famine plus improbable, jamais on n’a été aussi sûr de parcourir tous les âges de la vie, jamais la maîtrise de la santé n’a été plus efficace… et, au lieu de nous en réjouir, c’est la trouille qui nous taraude pour le présent comme pour l’avenir ! Et, en plus, — second paradoxe —  nous n’en avons même pas honte. Autrefois considérée comme une passion infantile (ou féminine), la peur était un vice dont l’homme adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble point commet de nos jours le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ?
            On peut avancer trois types d’interprétation.
            1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette montée des peurs déculpabilisées sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.
            2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.
            3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique,  la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref, et c’est le troisième paradoxe : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.
            Déclin de l’Occident, passion du bien-être ou quête de sens ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le phénomène. Chacun pourra proportionner la dose de ces trois interprétations à sa guise, mais elles montrent que l’anxiété est profonde. Cela dit, il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Car ces craintes, pour être multiples, n’en restent pas moins limitées. Certes elles bloquent, ralentissent, énervent, mais, mis à part quelques prophéties d’illuminés, elles font aussi l’objet d’un examen critique assidu. Toutes sont médiatisées par un débat, qui est parfois rude (réchauffement climatique, OGM ou nanotechnologies), mais qui n’a rien à voir avec les paniques meurtrières que l’Europe a connues à l’aube des temps modernes et que le reste du monde n’a pas fini d’expérimenter. Ce qui amène d’ailleurs à penser que le déclin de l’Occident est en fait tout relatif !