dimanche 10 août 2014

Suite de l'histoire du Capital (Allemagne et Etats-Unis)… 

Le chapitre 4 « De la vieille Europe au Nouveau Monde » élargit l’approche historique de la structure du capital à l’Allemagne et à l’Amérique du Nord. Cela permet de faire une synthèse de la grille de lecture adoptée par Piketty.
Le premier regard, le plus ample, examine la composition du capital : les deux grandes évolutions des pays développés est que 1) les terres agricoles ont été remplacées par le capital immobilier, industriel et financier ; et 2) le rapport capital/revenu s’est effondré après 1914 et n’a cessé d’augmenter après 1945 pour atteindre le niveau de 1914.
Le second regard s’approche des éléments de ce capital et de leurs liens : 1) Quelle est le part des actifs étrangers ? Très importante pour les puissances coloniales, elle s’amenuise ensuite sauf pour l’Allemagne pour qui elle représente aujourd’hui 50% de revenu national. 2) Deuxième élément : le capital public et la dette publique ; 3) Troisième élément : Le capital privé, c’est-à-dire la richesse patrimoniale des individus, qui, elle aussi, suit un courbe en U.

La guerre de 14 explique, pour l’Europe, la chute du rapport capital/revenu par l’effet cumulé des destructions, des chocs budgétaires, des troubles financiers (le fameux emprunt russe, la nationalisation du canal de Suez). C’est la fin des rentiers.
En Amérique du Nord, les chocs du XXe siècle ont moins d’effets, ce qui fait que le rapport entre capital nationale et revenu national est beaucoup plus stable.

Parmi les autres enseignements du chapitre, je note :
• « Le pays qui a le plus massivement utilisé l’inflation pour se débarrasser de ses dettes au XXe siècle – L’Allemagne — ne veut pas entendre parler d’une hausse des prix supérieurs à 2% par an ; le pays qui a toujours remboursé ses dettes publiques, y compris au-delà du raisonnable — le RU —, a une attitude plus souple et ne voit pas de mal à ce que sa banque centrale achète une bonne part de sa dette publique et laisse légèrement filer l’inflation » (p. 227)

• L’analyse sur le poids du « capital esclavage » aux Etats-Unis (p. 250 sq.) : « On constate que la valeur totale des esclaves était de près d’une année et demie de revenu national aux Etats-Unis à la fin du XVIIIe et pendant la première moitié du XIXe, c’est-à-dire approximativement autant que la valeur des terres agricoles » (p. 251). Piketty voit dans le phénomène la source de l’ambivalence américaine : d’un côté une promesse égalitaire et un espoir considérable placé dans cette terre d’opportunités ; de l’autre, une forme extrêmement brutale d’inégalité, notamment autour de la question raciale (p. 254).

Petite réserve de lecture en passant, sur la structure de détail du livre qui n'articule pas assez à mon goût les analyses. Le fil chronologique d'ensemble est clair, mais Piketty juxtapose ensuite des fiches d'analyse. Bref, petit défaut architectonique.
 à suivre … 

samedi 2 août 2014

Métamorphoses du capital (Piketty suite)


Ce chapitre (3) a pour objet de montrer que le capital a une histoire et que sa répartition comme ses mécanismes sont intimement liés au contexte historique. L’évolution générale que dévoile Piketty peut être résumée d’une manière simple. Que ce soit en France ou au Royaume-Unis (pays sont les sources sont les plus étendues et fiables), le capitalisme de rentier (où la part du patrimoine sur le revenu du travail est largement  prépondérante) s’effondre totalement et brusquement après la Première Guerre mondiale. Durant une période qui va jusque dans les années 50, le capital national ne vaut plus que deux ou trois années de revenu national. Mais à partir des années 50, le rapport capital/revenu n’a cessé d’augmenter pour atteindre au début des années 2010 environ 5 ou 6 années de revenu national.
« Le siècle écoulé se caractérise par une spectaculaire courbe en U. Le rapport capital/revenu a été divisé par près de trois au cours de la période 1914-1945, avant d’être multiplié par plus de deux sur la période 1945-2012 » (p. 189).
Encore faut-il, pour bien saisir le sens de ce processus, regarder la composition de ce capital. En 1914, le capital de la France et du Royaume-Uni était essentiellement terrien, il est devenu, à la faveur de cette évolution, d’abord immobilier, industriel et financier. Par ailleurs, le capital s’est « décolonisé » : les énormes placements étrangers des puissances anglaises et françaises vont totalement disparaître au cours de la période 1914 – 1929 – 1939. Mais cette évolution comporte aussi une stabilité impressionnante quant à la répartition entre le capital public et le capital privé. Pour le dire d’un mot : la richesse d’un pays tient à son capital privé : « Les patrimoines privés constituent au début des années 2010 la quasi totalité du patrimoine national dans les deux pays : plus de 99% au RU et environ 95% en France … [et l’on] constate qu’il en a presque toujours été ainsi » (p. 202). Expérience de pensée : si l’on vendait tous les biens publics pour rembourser la dette, … il ne resterait rien (au RU) ou pas grand chose (en France) !
Mais il ne faut pourtant pas négliger les relations entre les deux formes de patrimoine public et privé. Ainsi, au XIXe sicle, la dette publique fut un puissant moyen d’enrichissement pour les détenteurs de patrimoine. Ceux-ci, en prêtant à l’Etat pour un taux très favorable (5%), disposaient, grâce aux intérêts, d’une rente juteuse et sûre. Cela a totalement changé dans la période creuse du « U » : dans un contexte d’inflation (au XXe siècle), l’endettement public est apparu au contraire comme un instrument de redistribution en faveur des plus modestes ; la dette, noyée dans l’inflation, permet de financer les déficits par eux qui ont prêter leur patrimoine à l’Etat, sans avoir à augmenter les impôts.
Du côté des actifs publics, après une ample accumulation à la suite de la crise de 29, la plupart des pays développés a entrepris de privatiser dans les années 1980-1990. Bref, aujourd’hui le patrimoine public net retombe à des niveaux très bas, tandis que les patrimoines privés retrouvent peu à peu leurs niveaux d’avant les chocs du XXe siècle.
« C’est ainsi que [la France], sans avoir vraiment pourquoi, a totalement transformé à deux reprises, et dans des directions opposées, la structure de son patrimoine national au cours du siècle écoulé » (p. 222).
… à suivre